Nos Portraits

Triipcool La Rochelle et la Jeune Chambre Économique de La Rochelle ont réfléchi conjointement à la situation économique et psychologique des commerçants de notre belle ville ne pouvant plus exercer leur activité, à la suite de la situation sanitaire engendrée par la covid-19. Triipcool fait travailler des acteurs locaux, qui interviennent à domicile. Cette entreprise a à cœur d’être pleinement solidaire des commerçants qui ont dû cesser toute activité. Ainsi, lors d’une réunion avec La Jeune Chambre Économique de La Rochelle, nous avons pensé au moral de nos partenaires et réfléchis à ce que nous pouvions mener comme action conjointe. Nous avons donc eu l’idée de dresser des portraits des commerçants qui ne peuvent plus ouvrir leur commerce en leur donnant la parole afin qu’ils puissent exprimer leurs ressentis.

La rochelle

Grégory Coutanceau.
- Restaurant Les Flots
- Restaurant L'Entracte
- Restaurant Vivre(s)
- Et plus encore.... https://gregorycoutanceau.com/

  

Grégory Coutanceau.

Interview du Chef Grégory Coutanceau,  par Marion Sineux, la Jeune Chambre Economique.

Q : On revient un an et demi en arrière, en Mars 2020, il y a l’annonce de fermeture du gouvernement, les restaurants et les bars ferment. Il s’ensuit la mise en place d’un certain nombre de mesure à la réouverture. Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous dans les mois qui ont suivi, par rapport à l’adaptation à ces mesures ?

Ce qui a été le plus difficile à la première annonce du gouvernement, c’est le côté brutal. La première fois, l’annonce a été faite le samedi pour le samedi soir. On entend ça et le lendemain, il a fallu fermer le restaurant. On n’avait pas les réponses à de nombreuses questions, comment allait se passer le chômage partiel, etc… Le plus choquant c’était l’inconnue de la situation, combien de semaines nous allions rester fermé. On ne connaissait pas encore toutes les mesures d’accompagnement que le gouvernement allait mettre en place. Ça a été de la sidération. En tant que chef d’entreprise, on est un peu le père de famille de ses collaborateurs. On a une centaine d’employés sur l’ensemble de nos établissements, « Les Flots », « L’Entracte » à La Rochelle, « Vivre[s] » à Rochefort, « Au Marquis de Terme » à Margaux, le traiteur et « la Classe des gourmets », ainsi que l’ensemble des bureaux. Il a fallu garder la tête froide et trouver les solutions pour avancer parce qu’à la tête de l’entreprise, si on commence à se morfondre, on crée une spirale négative. Il a fallu se mettre dans une démarche positive, essayer d’en tirer des opportunités.

Q : Quelles opportunités avez-vous pu mettre en place ?

  • La vente à emporter a été rapidement mise en place sur l’ensemble des établissements avec une production centrale dans notre laboratoire à Aytré. Nous avions trois points de retrait, à Aytré, nos restaurants « Les Flots » à La Rochelle et « Vivre[s] » à Rochefort, avec un système de livraison. Cela a très bien démarré et nous avons connu de très grosses fréquentations pour les fêtes de fin d’année et pour la Saint Valentin.
  • Nous sommes ensuite revenus à la réouverture, avec la mise en place des protocoles sanitaires et des contraintes. J’ai en interne une responsable QHSE, (Qualité, Hygiène, Sécurité, Environnement) qui a accompagné les équipes sur tous ces points. Elle maitrisait complètement la mise en place des process. La saison estivale a été excellente, l’optimisme est vraiment revenu.

Après, psychologiquement, la deuxième fermeture a été plus difficile. Après la première vague, on se disait qu’on était rétabli et que les activités avaient repris correctement et la deuxième fois, pendant deux semaines, même si je ne l’ai pas fait voir, ça ne m’arrive jamais, je ne savais plus prendre une décision. Quelles soient bonnes ou mauvaises, j’étais incapable d’en prendre. Comme pour la première fois, il a fallu se remettre au combat et patienter. Au final, on était beaucoup plus serein parce qu’on a eu le droit au Fond National de Solidarité qui ne nous avait pas été octroyé au premier confinement. Au début, les entreprises de plus de 49 salariés avaient été exclues, mais on y a eu droit, à partir du mois de décembre. Pour le coup, le gouvernement a bien fait le job, ce qui nous a permis d’avoir une perspective de reprise solide. 

Nous avons rouvert le 19 mai, seulement en terrasse et avec le couvre-feu à 21 h. Nous avons dû modifier toutes les heures de service. Par exemple aux « Flots », où nous sommes sur un service plutôt gastro, on demandait aux gens impérativement de venir à 18h30, la police n’ayant pas été très bienveillante, tu risquais une fermeture administrative s’il y avait encore du monde à 21h01. Ces trois semaines de la première phase de réouverture, avec le couvre-feu, la jauge, l’impossibilité en cas de pluie de rentrer les gens pour les abriter, il y a eu de la tension à mettre tout cela en place, puis nous sommes revenus à un fonctionnement normal. 

Je suis resté en contact avec mes collaborateurs de façon importante pendant les deux périodes… Après six mois et demi, ils s’étaient réorganisés dans leur vie et il a fallu remettre tout le monde au boulot, c’était le challenge et ma grosse inquiétude, ça s’est bien passé et ça a redémarré très vite. Comme disait M. Bernard Boutboul, Président de Gira Conseil, la reprise dans la restauration, c’est en même temps un sprint et un marathon. D’habitude, on recommence à monter en puissance à Pâques et c’est progressif alors que là, ça a été tout de suite…

  • Ces périodes, ça laisse des traces et pour moi, ça renforce l’importance de l’humain, du groupe et la somme des qualités de chacun, je l’ai toujours dit et là c’est encore plus vrai. La réussite de ce qu’on fait aujourd’hui, c’est la somme des réussites de chacun…

Q : Je vais revenir sur pas mal d’aspects que tu as évoqué. Tu m’as dit que tu as une centaine d’employés, comment êtes-vous resté en contact ? Ça a dû te prendre du temps et beaucoup de charge émotionnelle.

  • Sur le premier confinement, on a organisé des visios mais je n’en pouvais plus. Dans nos métiers, les gens n’ont pas l’habitude de ces outils alors ensuite, j’ai décidé de tous leur écrire deux fois par mois, une fois pour le deuxième confinement. Ils m’envoyaient un mail en cas de problème individuel. En revanche, avec mes cadres et mes responsables, on faisait une réunion par semaine. Chacun avait sa responsabilité, comme Christophe qui est mon chef de cuisine exécutif, avait la responsabilité d’entretenir le lien avec tous les chefs, et ensuite chaque chef de cuisine avec sa propre équipe. On en a profité pour refaire les « Flots » et faire pas mal de réunions ensuite pour la réouverture.

Q : Tu m’as dit que vous n’aviez pas eu droit au FNS au premier confinement parce que vous étiez plus de quarante -neuf salariés, ce qui n’a pas été le cas au second. Je sais que l’agglomération a mis en place des aides, est-ce que d’autres aides vous ont été proposées ?

  • La région nous a aussi aidé avec le fond d’urgence, sur le premier confinement, les dispositifs classiques de l’État avec les exonérations de charges patronales, les aides au paiement des cotisations pour l’URSSAF, le chômage partiel.

Q : Est-ce que pour toi c’était suffisant ?

  • Oui. Je pense que vis-à-vis du monde économique et on commence à le voir aujourd’hui, les indicateurs de reprise au niveau national sont très bons, c’est quand même parce que le gouvernement a protégé et a fait ce qu’il faut vis-à-vis des entreprises pendant cette crise ; ce qui leur a permis de ne pas être à terre et de redémarrer fort. Le calcul était bon, il n’y a qu’en France que ça a été comme ça. En Espagne, c’est une catastrophe, on a été bien accompagné.

Q : Est-ce que tu penses que le fait que vous soyez une grosse structure a pu être un avantage pour vous en termes administratifs ?

  • C’est moi qui ai monté mes dossiers, ceux de la CDA, ils étaient assez lourds à monter, j’ai mis du temps à le faire, heureusement que je maitrise bien la gestion. Pour les plus petites structures, ça a dû certainement être plus compliqué. On a aussi rencontré des difficultés sur les règlements des FNS.

Je l’ai vu avec une de mes entreprises, « Vivre[s], ouverte en 2019. Je n’avais pas de bilan 2019 de 12 mois. Tous les mois ils me rejettent le FNS et je passe encore un mois après à leur expliquer, la même chose tous les mois, comment calculer le chiffre d’affaires annuel moyen dans mon cas. J’imagine que certains ont jeté l’éponge. Mais le DGFIP est dans son rôle car c’est de l’argent public et ils doivent vérifier. Toutes les remontées que j’entends du GNI, qui est une organisation patronale dans l’hôtellerie restauration, c’est que dans les 6 à 12 mois à venir, la disparition de 30 % des cafés et restaurants est à craindre. Le gouvernement a fait son job, on était sous respirateur, on ne pouvait pas mourir, là ils commencent à débrancher. Il faut débrancher mais pas d’un coup.

Q : Il y a aussi ceux qui étaient en difficultés économiques avant et pour qui c’est encore difficile

  • Le PGE, le prêt garanti par l’État, c’est la fausse bonne idée. Il y a un an de différé, mais après il faut le rembourser en 5 ans, et c’est quand les premières annuités vont être appelées que ça risque de mettre des entreprises en difficulté. Normalement, un prêt, c’est pour investir, c’est pour améliorer quelque chose. Tu escomptes en t’améliorant augmenter ton chiffre d’affaires, ce qui te permet de rembourser le prêt. Là tu empreintes pour de la dette, pour boucher des trous. Dans les 24 mois qui viennent, on va en voir les conséquences.

Q : Il y a donc un paysage rochelais qui va changer, qui va être amené à évoluer…

  • Je ne sais pas, parce que pour La Rochelle, la saison 2020, comme la saison 2021, et tout le monde le dit, ça va être une saison hors norme qui va créer une belle dynamique. Je pense, au niveau national, que ça va mettre plus de temps à redémarrer et pas aussi fort, surtout dans les grandes métropoles, comme Bordeaux, où ça redémarre plus progressivement. La Rochelle, c’est un lieu de vacances. Il y a aussi beaucoup de gens qui sortent des grandes villes. Du coup on ne peut pas généraliser comme ça, si on fait une bonne saison, je pense qu’on aura un taux de défaillance qui sera moins important.

Q : L’annonce du premier confinement a été brutale comme tu me l’as dit, est-ce que cela a impacté les projets que vous aviez avant cette date ?

  • Oui on avait des projets, qu’on a décalé, c’était plus sage. En janvier 2020, j’ai fait l’acquisition du restaurant « Au Marquis de Terme » à Margaux et je devais ouvrir en juin 2020. Je me suis dit, qu’il était préférable de se concentrer sur mes établissements et qu’on verrait plus tard. On est dans un grand cru classé de Margaux, on pensait ouvrir ensuite en novembre et il y a eu le deuxième confinement. On a ouvert le premier juillet. Ce n’était pas très grave puisque ce n’était pas une entreprise qui existait, je n’avais pas de salariés, même si on a quand même refait trois fois le recrutement. Après ce sont de plus petits projets, on voulait faire un restaurant éphémère à « Vivre[s] » à Rochefort, sur les quais, on a décalé ça à l’année prochaine, parce que ce n’est pas nécessairement utile. On a quand même perdu un an.

Q : Finalement cela n’a pas impacté vos idées, vos envies d’avoir des projets ?

  • Non. Il en faut beaucoup pour m’impacter. Ce qui m’a beaucoup aidé à garder la tête froide dans le pilotage des deux confinements, c’est qu’en 2015, à titre professionnel, j’ai dû mettre toutes mes entreprises en redressement judiciaire. J’en suis sorti avec un plan de continuation en septembre 2016. Ça a été émotionnellement très dur, je pense que ça m’a aussi construit. Si j’ai gardé cette distance, cette lucidité pendant le covid, c’est aussi parce que j’ai vécu cela.

Dans toute situation, on peut se plaindre, j’essaie de trouver des opportunités dans les difficultés. C’est sûr que certains jours, j’en ai aussi raz le bol mais j’essaie de garder cette façon de voir parce que l’autre est totalement improductive et fait reculer, celle-ci est plus positive.

Q : est-ce que vous avez gardé des choses mises en place pendant le confinement ? Comme la vente à emporter…

  • Non. On l’a fait, mais nos types de restauration ne s’y prêtent pas. Les gens venaient parce qu’ils voulaient nous aider, ils avaient plus de temps aussi. On n’a pas de produits vraiment adaptés à l’emporté. Et puis notre métier, ce n’est pas seulement de la cuisine, c’est aussi du service, c’est un lieu, recevoir les gens chez nous, c’est ça la vocation d’un restaurant. Si on veut vraiment faire de la vente à emporter, on développera une marque, des produits mais là on reprend nos activités premières.

Q :, Dans ta vie personnelle, est-ce que ça a eu un impact sur ton quotidien ?

  • Non, ça n’a pas eu d’impact. Normalement on aurait dû travailler à la maison et tout ça ; je suis absolument contre ça. Je l’ai fait deux jours de chez moi et je n’ai pas continué. Je faisais comme d’habitude, je me levais, je prenais ma douche, mon café, je prenais ma voiture et j’allais travailler. Quand je rentrais, la journée de boulot était finie. J’ai voulu garder ce rythme et j’aime les rapports humains, et quand tu es derrière un écran, c’est nul. C’est utile à certains moments, je respecte les dispositions du gouvernement, mais dans la mesure du possible, je fais revenir les gens. On sort enrichi des rencontres et des gens, tout le monde en a besoin.

Q : Vous êtes effectivement un métier de services et d’interactions humaines…

  • C’est quand même mieux, quand on faisait nos réunions de cadres, on prenait la salle du restaurant, on se mettait chacun à une table. Il y avait de la place.

Q : Entre professionnels, est-ce qu’il y a eu un peu d’échanges et de solidarité ?

  • J’ai certains collègues qui me posaient des questions parce qu’ils savent qu’on est structuré, après, on était tous au même niveau, petits ou grands, on devait tous se dépatouiller et on avait tous les mêmes interrogations. On s’aidait difficilement, pas qu’on ne voulait pas mais on était fermé. Certaines entreprises ont pu redémarrer, nous c’était zéro.

Q : Est-ce qu’il y avait quand même du soutien moral, de l’écoute, de la part des syndicats, de l’État, de la région ?

  • Je n’en ai pas eu besoin, donc je n’ai pas cherché. Après, on s’est beaucoup occupé de nos adhérents dans ma mission de vice-président de l’association des « Traiteurs de France ». Normalement on fait une réunion de bureau à Paris toutes les six semaines ; là on avait une réunion en visio toutes les semaines. Je suis vice-président en charge d’Innovation et de Création culinaire et on a un autre vice-président qui est en charge des Relations Institutionnelles. Ce dernier et notre président étaient toutes les semaines avec le ministre des PME et le ministre Bruno Lemaire, pour faire avancer les dossiers. On a eu un rôle de soutien très important vis-à-vis de nos adhérents.

Q : Tu fais partie des gens qui ont apporté aux autres, par ta position, ton rôle…

  • Oui, je le faisais au sein de Traiteurs de France, mais c’est surtout Bernard Cabiron et Alain Marcotullio qui ont fait le travail. On était tous les membres du bureau, mobilisés. Claire qui est la vice-présidente en charge de la RSE et du développement durable, Émilie qui était à la trésorerie et puis Thierry, notre dernier vice-président pour les partenaires. Et ce n’est pas fini. Pour ma société traiteur c’est beaucoup plus nuancé, avec la crainte de la quatrième vague. J’estime que le vrai redémarrage du traiteur, ce ne sera pas avant septembre, quand les évènements vont commencer à se remettre en place. Là, on est sur le traiteur à 30, 40% d’un mois normal.

Q : Pour les restaurants, par contre, c’est le boum. Comment sens tu l’atmosphère à la Rochelle avec les clients, les employés ? Les gens sont contents de revenir, j’imagine ?

  • Ah oui. Contents de revenir, après cette période difficile, ils veulent se faire plaisir. On a une belle consommation de nos clients. Il y a eu 130 ou 140 milliards d’économisés, donc ça dépense. Les gens ont économisé, ils peuvent, et surtout ils ont envie de se faire plaisir. Je l’avais vu l’année dernière, après le premier confinement, et là, je le revois aux « Flots », où, généralement, on a plutôt une clientèle à partir de 40, 45 ans. Le nombre de jeunes couples, qui cassent la tirelire et se font plaisir, des 25, 40 ans, en quantité, plus qu’avant.

Q : Ca a peut-être amené un nouveau mode de vie où les gens vivent un peu plus les choses et se font plaisir.

  • J’ai l’impression que les établissements qui proposent une belle prestation ont une reprise beaucoup plus forte que la reprise générale. Après je ne suis pas là pour dire qu’un tel fait bien, l’autre pas bien. Chacun fait comme il a envie de faire. J’ai certains principes auxquels je ne dérogerai pas et les établissements qui sont connus et reconnus et qui sont au rendez-vous de la reprise font une belle reprise.

Q : J’ai l’impression aussi qu’à La Rochelle, qui n’est pas une très grande ville, on peut quand même avoir un rapport humain entre clients et restaurateur

  • En effet et la vente à emporter, ce n’est pas pour ce que nous a rapporté, mais ça nous a permis de garder un petit peu les équipes au travail et garder le lien avec nos clients. On a gardé ce lien, je suis absolument d’accord, et c’est pourquoi mes établissements sont ouverts sept jours sur sept et 365 jours par an. Mon fonds de commerce, ce sont les gens qui habitent ici, et ma cerise sur le gâteau, ce sont les touristes. Je souhaite être pleinement intégré dans mon environnement le plus immédiat. Tout ça pour dire qu’effectivement, la bienveillance vis-à-vis des clients, on ne vient pas que chercher de la nourriture dans un restaurant, c’est un tout.

Q : Je vais rebondir quand même sur les conditions de travail. Ce qui ressort pas mal en restauration, c’est que tu fais beaucoup d’heures, qu’il n’y a pas toujours la reconnaissance, voir dans certains endroits, le traitement est assez dur. 

  • Alors dans notre métier cela reste toujours quand même très pyramidal dans l’organisation. Tu as le chef, tu as le second, tu as le chef de partie, c’est comme ça. C’est un métier où on fait beaucoup d’heures. Pour moi, pas de problèmes, si tu fais beaucoup d’heures mais qu’elles sont payées, pas de soucis. Ce qui pose problème, ce sont les heures faites qui passes à l’as. Et effectivement, la considération des gens ; il y a toujours une lutte entre la salle et la cuisine. Moi, ils savent qu’ils ne peuvent pas s’amuser avec ça, c’est une seule équipe, au service du client.

C’est de la bienveillance, c’est ce que j’ai dit à mes collaborateurs au moment de la reprise, quand on a vu comment le démarrage se profilait. On a un management qui bouge, qui évolue, qui va devoir trouver le juste équilibre entre la rigueur et l’exigence par rapport à la prestation qu’on propose et la bienveillance vis-à-vis de nos équipes. On va avoir des collaborateurs jeunes, qu’il va falloir accompagner plutôt que de leur taper sur les doigts. Ça ne va pas le faire avancer, ce qui va le faire avancer, c’est de le former, lui expliquer afin de le faire avancer vers le but recherché. 

Toute cette remise en question, à mon avis, la covid en a été un accélérateur, comme sur beaucoup de choses, je pense que ça va rester et tant mieux. 

On a aussi profité de la covid, pour mettre en place pour les équipes des outils en digitalisation, pour les aider à mieux travailler, pas mal en backoffice. Quand on est cuisinier, normalement on fait de la cuisine, mais aujourd’hui il y a tellement d’obligations légales en termes d’hygiène, de trucs à remplir. On vient de signer avec e-pack hygiène, une application. Il y a un ordinateur dans la cuisine pour rentrer toutes les infos de températures des frigos, les bons de livraison, et c’est géré par l’ordinateur. Quand je leur ai dit au départ, ça a été la panique, et là, ils se le sont bien approprié. Sur les plannings aussi, on a réalisé toute une série de changements qui les aide à gagner du temps. C’est une somme de petites choses, ça peut être un peu disruptif et ça permet d’avoir des plannings plus adaptés. On éclate les tâches et on réorganise tout ça pour être dans les clous et améliorer les choses. On n’aurait pas regardé ça d’aussi près si on avait été en activité. 

Ne pleurons pas sur la covid, créons des opportunités, ça permet de réfléchir sur beaucoup de choses. On fera un bilan à la fin de la saison avec les chefs de service pour déterminer s’il y a des choses à améliorer. Essayer de voir toutes les tâches effectuées par les équipes de salle et les équipes de cuisine dans une journée et de les ventiler…

Q : C’est beau de voir que vous avez pu, l’équipe et toi, sortir vraiment plus forts de cette épreuve. 

  • Oui, je pense qu’on est sorti plus forts. On vient de reprendre, il faut que tout ça se confirme et qu’il n’y ait pas de nouveaux accidents de parcours. On a profité de cette période pour avancer sur tout ça et on en est satisfait. Le vrai sujet, parce que là on parle beaucoup des équipes ; c’est qu’il manque 100 000 postes en hôtellerie restauration aujourd’hui. Je pense que les entreprises qui feront de leur marque employeur, le vrai sujet, auront moins de problèmes de recrutement, parce que dans ce milieu tout se sait.

Q : Effectivement, c’est déjà en train d’émerger dans d’autres domaines et ça devient crucial en fonction des domaines d’activités, où tu as parfois beaucoup d’offres et pas forcément beaucoup de personnes qui y répondent. Il va falloir maintenant se démarquer…

  • Et la covid a mis un coup d’accélérateur dans tout ça. On a mis vraiment un gros coup de boost de notre côté. Quand on a 100, 120 salariés aujourd’hui, les prises de risque sont plus importantes. Quand tu as qu’un seul restaurant et que tu es là tout le temps, tu maitrises tout et tu vois tout, là ce n’est pas pareil, Il faut cadrer et améliorer. Le désamour des gens, il vient de là aussi, par rapport à ce métier. Je pense aussi qu’il y a un facteur qui est catastrophique, ce sont les émissions de télé.

Je les trouve très nuisibles. On regarde ça, c’est comme la star académie, on devient Jennifer en quelques semaines, les jeunes qui voient ça, ils disent que c’est génial, qu’ils vont devenir chef, qu’ils vont être des stars, parce qu’on est un métier très médiatisé. Il n’y a jamais eu autant de rentrées dans les lycées hôteliers et dans les CFA. Alors on peut s’en féliciter, sauf que la télé ce n’est pas la vraie vie. Déjà il faut du temps pour être chef, une dizaine d’années, et des Jennifer, il n’y en a qu’une. Et le grand échec, c’est que plein de jeunes se lancent et au bout de trois ans, 60 % arrêtent. Ces émissions ce sont des miroirs déformants. C’est bien parce que ça suscite des vocations, mais ils ne sont pas dans le réel. 

Q : Et tu le ressens avec les employés que tu accueilles ?

  • Non. Je ne le ressens pas trop, mais quand au bout de trois ans, autant arrête, c’est que quand ils ont fait leur école et qu’ils commencent à travailler, ils voient ce que c’est. Je suis désolé, quand j’ai commencé, j’ai passé le balai, j’ai fait la plonge, les carottes, les mignardises et tu avances. C’est bien beau de faire des études et cela est nécessaire mais il faut ensuite gravir les échelons. Mais ça m’embête toujours de parler de ça. Je n’ai pas envie de me mettre en position de donneur de leçon ; je préfère témoigner de ce que moi je mets en place, et dire que je n’ai pas de problèmes de recrutement que de dire qu’il manque 100 000 postes, même si c’est la réalité. Chacun fait comme il veut. Je ne veux surtout pas être donneur de leçon, c’est tellement dur le métier qu’on fait, on peut se casser la gueule du jour au lendemain. La descente aux enfers, ça peut arriver à tout le monde.

Q : Merci beaucoup. C’était très riche et intéressant.

  • À chaque fois je suis surpris. Je suis intervenu dernièrement devant les cadres hospitaliers à la demande de la responsable des cadres à Marius Lacroix. Ils m’ont trouvé mon témoignage très humain, en fait je fais comme je suis ; j’essaie de bien faire. C’est tellement plus plaisant, c’est souvent ce que je dis même si ça peut paraitre un peu caricatural. La covid a eu cet effet-là sur moi. Je n’ai plus envie de me prendre la tête, je sais avec qui je veux travailler et avec qui je ne veux plus travailler. Je sais ce que je veux faire et ce que je ne veux pas faire et cette période-là m’a beaucoup renforcé là-dedans. Donner du sens à ce qu’on fait, absolument.

Si je n’avais qu’un restaurant, je gagnerais aussi bien ma vie que je la gagne aujourd’hui. Je ne fais pas tout ça pour l’argent. C’est pour les projets, l’aventure commune, faire grandir les personnes avec moi, donner du sens. Je pense que c’est la bonne phrase et ce serait bien qu’il y en ait un peu plus partout, du sens.

Q : Je crois que ça a fait réfléchir tout le monde cette crise…

  • Pas tant que ça, je ne crois pas. Les aigris sont encore plus aigris. Mais heureusement les gentils sont encore plus gentils.

 

 

 

                                                                                               

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